
Un outil conçu pour aider, détourné pour manipuler. Anthropic vient de publier un rapport sur les usages malveillants de son agent conversationnel Claude. Cinq pays africains sont documentés : la RDC, la Centrafrique, le Kenya, le Soudan et le Mali. Propagande, faux sites d’actualité, surveillance de masse : les détournements sont variés. Et dans certains cas, couper l’accès au modèle n’a pas suffi à démonter les outils construits.
C’est le cas le plus documenté. Anthropic a identifié un réseau d’environ 70 faux sites d’actualité, alimenté par 318 articles et amplifié par plus de 250 comptes fictifs sur X. Les contenus soutenaient généralement la position du gouvernement congolais dans le cadre des tensions avec le Rwanda et des accords miniers régionaux. L’opération est attribuée à une agence de marketing numérique basée en France, LKM Company. Ses clients, eux, n’ont pas été identifiés. Autrement dit : on sait qui a produit, pas qui a payé.
En Centrafrique, une opération russe pilotée depuis Bangui
Le rapport documente une campagne relayée par la radio Lengo Songo, favorable au pouvoir centrafricain et à Wagner. Elle était coordonnée avec les médias d’État russes RT et Sputnik. Le schéma n’est pas nouveau. Mais l’IA y ajoute une capacité de production et de diffusion inédite.
Au Kenya, Claude a servi à fabriquer des séries de 50 messages favorables au pouvoir et hostiles à l’opposition. Au Soudan, l’outil aurait été utilisé dans une opération attribuée à des responsables émiratis, qui auraient notamment préparé de faux témoignages destinés à l’ONU.
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Le cas le plus troublant est le Mali. Un consultant lié aux services de renseignement a utilisé Claude pour concevoir une plateforme de surveillance des télécommunications couvrant 25 millions de cartes SIM. Objectif : contourner l’obligation d’ordonnance judiciaire. Anthropic affirme avoir identifié et interrompu ces opérations entre décembre 2025 et août 2026. Les comptes mis en cause ont été supprimés. De nouveaux systèmes de détection ont été déployés. Mais au Mali, couper l’accès au modèle n’a pas suffi. La plateforme, déployée localement avec un autre système d’intelligence artificielle, continue de fonctionner.
Ce rapport met en lumière une faille. Anthropic a détecté, banni, renforcé ses défenses. Mais elle l’a fait après coup. Entre décembre 2025 et août 2026, des opérations ont eu lieu. Le mal était fait. La détection a posteriori n’est pas une gouvernance. Et la suppression d’un compte ne vaut pas démantèlement d’un outil. Le cas malien le prouve : une fois la technologie transférée, elle échappe à son concepteur.
Une question de souveraineté
Ces opérations se déroulent sur le sol africain, contre des institutions ou des populations, sans que les États concernés aient les moyens de les détecter ou de les contrer. La RDC, la Centrafrique, le Kenya, le Soudan, le Mali : cinq contextes, une même vulnérabilité. La question n’est plus seulement technique. Elle est politique. Qui contrôle ? Qui sanctionne ? Qui protège les pays du Sud des usages malveillants d’outils conçus dans les pays du Nord ? Le rapport d’Anthropic est un signal. Il ne remplace pas une régulation internationale.
Les clients de LKM Company n’ont pas été identifiés. Le rôle des plateformes comme X n’est pas interrogé, alors que 250 comptes fictifs ont amplifié la propagande en RDC. Enfin, la question de la réparation reste entière. Le débat sur les usages malveillants de l’IA en Afrique ne fait que commencer. Il ne se réglera pas avec des rapports d’entreprises. Il se réglera avec des règles, des institutions et des moyens. Ce qui manque encore.



