« Si l’AES vacille, c’est toute la région qui sera menacée » : Robert Dussey alerte et met en garde

Il y a des propos diplomatiques qui, par leur sobriété, n’en demeurent pas moins des marqueurs géopolitiques majeurs. Celui du ministre des Affaires étrangères, Robert Dussey, publié hier mercredi sur X (ex twitter) procède de cette logique. « Pour le Togo, la paix et la sécurité régionales ne peuvent être fragmentées. Si l’AES vacille aujourd’hui, c’est toute la région qui sera menacée », a écrit le chef de la diplomatie togolaise. A première vue, la formule peut sembler relever de la solidarité mécanique entre voisin. Mais lue à l’aune des tempêtes qui secouent l’espace ouest-africain, elle constitue en réalité un plaidoyer assumé pour une refonte des solidarités régionales, où la préservation de la paix ; l’emporterait sur les clivages politiques et idéologiques. L’argument de Robert Dussey est simple, mais il heurte de plein fouet les crispations actuelles. Depuis les coups d’État successifs à Bamako, Ouagadougou et Niamey, la CEDEAO a oscillé entre fermeté punitive et tentatives de médiation. Le Togo, lui, a choisi une autre voie : celle du dialogue constant, sans rupture. En recevant régulièrement les responsables de la transition, en maintenant des canaux ouverts avec les capitales sahéliennes, Lomé a évité ce que beaucoup craignaient : une rupture totale entre l’AES et le reste de l’Afrique de l’Ouest.

Mais la menace sécuritaire ne fait pas de pause. Les groupes armés terroristes continuent de frapper dans les trois pays, et les incursions vers le Bénin, la Côte d’Ivoire ou encore le Togo lui-même rappellent que le Sahel n’est pas un théâtre secondaire. En insistant sur le lien entre stabilité de l’AES et sécurité régionale, le chef de la diplomatie togolaise met en garde contre une illusion dangereuse : celle qui consisterait à croire qu’on peut isoler sécuritairement des pays avec lesquels on partage des frontières poreuses. Cette position n’est pas sans susciter des interrogations. Car l’AES, dirigée par des régimes militaires arrivés au pouvoir par la force, pose des questions démocratiques légitimes. Comment dialoguer sans cautionner des ruptures constitutionnelles ? Comment coopérer sans affaiblir les principes de bonne gouvernance qui fondent la CEDEAO ?

Le Togo répond par une approche pragmatique en cohérence avec sa diplomatie : « C’est la vision de la diplomatie togolaise. Elle ne date pas d’aujourd’hui. Le Togo a toujours voulu faciliter les relations entre les peuples et les nations. Nous l’avons toujours fait, c’est notre ADN. Depuis les indépendances, dans les moments difficiles, nous avons toujours privilégié l’accompagnement aux sanctions, même si cela ne plait pas à tout le monde », avait justifié le même ministre dans les colonnes de Jeune Afrique en mars 2022. Depuis plusieurs mois, Lomé s’est imposé comme une plateforme discrète mais efficace entre les capitales sahéliennes et les institutions sous-régionales. Les autorités togolaises ont multiplié les rencontres, abrité des discussions informelles, et offert leur médiation à des partenaires occidentaux tels que les États-Unis, la France qui cherchent à maintenir un lien opérationnel avec des pays où ils ont longtemps investi militairement. Cette posture, parfois critiquée comme ambiguë, est pour Lomé une nécessité géographique et stratégique.

Car derrière l’apparente retenue de Robert Dussey se profile une question centrale : la CEDEAO peut-elle encore prétendre garantir la sécurité régionale sans les pays du Sahel ? Les flux terroristes ne respectent pas les cartes administratives. Dans ce contexte, la ligne du Togo qui est de maintenir le dialogue, préserver des canaux sécuritaires transfrontaliers, éviter toute rupture définitive, apparaît moins comme un choix idéologique que comme une réponse aux réalités du terrain. La posture punitive adoptée par le Nigéria ou encore le Bénin à l’arrivée de ces juntes et plus particulièrement celle du Niger s’est enfin adoucie. L’avertissement lancé par Robert Dussey est donc aussi un plaidoyer. À l’heure où les discours se durcissent, où la tentation de l’isolement guette certaines capitales sahéliennes, Lomé rappelle une évidence trop souvent oubliée : dans la lutte contre le terrorisme, il n’y a pas de sécurité à géométrie variable. Si l’AES vacille, ce n’est pas seulement un problème pour Ouagadougou, Bamako ou Niamey. C’est une menace pour le Bénin, le Togo, le Ghana et même la Côte d’Ivoire dans un contexte où le terrorisme connaît une accélération vers les pays côtiers. Et peut-être, une dernière chance d’inventer une solidarité régionale qui ne se résume ni à des sanctions ni à des ruptures.



