
La fracture sécuritaire s’approfondit au Sahel. Les modèles hérités s’effondrent un peu partout et plus précisément en Afrique. Dans ce chaos manifeste, une question s’impose à presque tous les Etats : comment préserver sa souveraineté et son intégrité sans aliéner sa liberté de manœuvre ? Le Togo considéré comme un des bastions réputés historiques de l’influence française en Afrique de l’Ouest, apporte une réponse dérangeante.
L’arrivée jeudi dernier, selon une enquête de Jeune Afrique, du cargo russe Mikhail-Britnev pourtant sous sanctions américaines, à Lomé n’est pas qu’une simple annonce. Derrière, une stratégie plus profonde s’esquisse : celle d’une diplomatie réactive, dynamique, résolument pragmatique. Lomé a, depuis quelques années, refusé de subir la recomposition mondiale. Il la pilote à sa mesure, transformant sa vulnérabilité en atout dans un environnement régional en pleine implosion.
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En ligne de mire, la menace djihadiste désormais réelle, pressante, est aux portes du nord togolais. Les incursions depuis le Burkina Faso voisin mettent sous tension une région frontalière que Lomé a choisi de fortifier. Faut-il pour autant réduire le déploiement d’Africa Corps confirmé par plusieurs sources sécuritaires et politiques, à une simple opération antiterroriste ? Lomé n’a pas appelé Moscou par désespoir sécuritaire. Il l’a fait par calcul stratégique. La coopération russe constitue un levier de diversification bienvenu dans un contexte où l’instabilité politique régionale et la recomposition des alliances imposent une refonte des partenariats. Il s’ouvre encore moins ainsi à Moscou, par caprice mais parce que le monde a changé. Parce que les lignes bougent. Parce que la guerre devenue interminable en Ukraine, les sanctions occidentales sans précédent, la rivalité sino-américaine et la guerre larvée au Moyen-Orient ainsi que la fermeture du détroit d’Ormuz et ses diverses implications redessinent la carte des alliances africaines.
Cette ouverture ne s’arrête d’ailleurs pas à la Russie. Elle est multidimensionnelle, protéiforme, presque kaléidoscopique. Lomé accueille des « contingents turcs » pour la formation de son armée, au partage de renseignements et à l’appui logistique. Il dialogue avec Washington et sert même « d’intermédiaire discret mais incontournable » de l’administration Trump pour renouer le dialogue avec les juntes de l’Alliance des États du Sahel. Ces dernières, que la communauté internationale a choisi d’isoler, n’ont d’yeux que pour Faure Gnassingbé. Il en est de même pour la France dont le Chef de la diplomatie était à Lomé en avril 2026, un mois après le passage du ministre russe de la Défense, Andreï Belousov.
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Carrefour diplomatique, la capitale togolaise est donc devenue le théâtre de rencontres stratégiques de haut niveau où se négocie le dialogue ou la normalisation entre Etats. Et son chef, un médiateur désigné qui sillonne aussi les capitales du monde. Le voyage de Faure Gnassingbé en septembre 2024 a scellé un nouveau chapitre avec la Chine où la paix, la sécurité et la stabilité sont devenus des axes majeurs de la coopération sino-togolaise. Sa rencontre avec Vladimir Poutine au Kremlin en octobre 2025 a accouché du nouvel de coopération militaire dont l’une des clauses est l’utilisation des ports militaires de leurs deux Etats pour le débarquement et le transit de matériel militaire à destination de ses alliés au Sahel. Lomé se veut ainsi le pont entre les géants du monde et l’Afrique de l’Ouest, une passerelle où se croisent les flux, les capitaux, les ambitions.
Mais au-delà de cette diplomatie multidirectionnelle, c’est une vision plus ambitieuse qui se dessine. Le Togo fait du panafricanisme un outil diplomatique à part entière. En mai 2023, le pays a pris l’initiative de créer l’Alliance Politique Africaine (APA), une plateforme qui rassemble désormais dix pays partageant les idéaux du panafricanisme. Mi-décembre 2025, lors du 9e Congrès panafricain, Faure Gnassingbé a martelé : « Le panafricanisme n’est plus seulement une idée. C’est un impératif. C’est une stratégie de souveraineté. » C’était en présence de la vice-présidente de Colombie, Francia Elena Màrquez. Ce discours souverainiste, assumé, est devenu l’une des méthodes de la diplomatie togolaise. La dernière Conférence ministérielle extraordinaire de l’Alliance sur la crise du Moyen-Orient avec la présence du Président de la Sierra-Léone, Julius Maada Bio, Président en exercice de la CEDEAO s’y inscrit. Un moyen de s’affranchir des schémas hérités pour construire une nouvelle architecture des relations entre États africains.
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Certes, Africa Corps s’institutionnalise alors au Togo, mais l’exclusivité n’est pas de mise. Des instructeurs russes, cantonnés à la formation et au renseignement. Le gouvernement craint selon des sources « de voir se produire sur son sol des exactions » observées ailleurs sur le continent, au Mali, en Centrafrique. Cette précaution en dit long sur la maîtrise togolaise du dossier. Cette faculté à dialoguer avec tous n’est dpnc pas une faiblesse. C’est une force. Lomé sait que sa valeur stratégique réside précisément dans sa capacité à être un pont entre des mondes qui se tournent le dos. Petit pays avec des ressources internes limitées, le Togo, comme le disent bien des observateurs, est contraint à une diplomatie de la diversification. Dans cette logique, les intérêts du pays peuvent heurter ceux des organisations régionales.
Face aux juntes sahéliennes, la Cedeao a choisi la fermeté. Lomé, lui, a maintenu le dialogue, préférant s’affranchir des positions communautaires pour dessiner son propre chemin. Cette indépendance lui vaut quelques tensions avec ses voisins tels que le Bénin qui voient d’un mauvais œil les parts de marché du port de Lomé conquises au détriment des leurs. L’élection du nouveau Président béninois, Romuald Wadagni, et sa visite à Lomé, une semaine après son investiture en dit long sur le rôle central du Togo dans la stabilité et la coopération dans une région très agitée, marquée par l’instabilité politique, la fracture sécuritaire et la recomposition des alliances. Une signature diplomatique aussi efficace qu’énigmatique. Ainsi, le Togo ne rompt pas avec ses partenaires historiques. Il s’émancipe des tutelles pour être un laboratoire d’une souveraineté nouvelle, un pôle d’équilibre dans le golfe de Guinée. L’arrivée du Mikhail-Britnev n’est donc pas la fin d’une époque. C’est le début d’une autre. Celle où le Togo cesse d’être un pion sur l’échiquier des grandes puissances.
D.G



