
Mercredi dernier, il y a huit jours, aux premières heures à Lomé. Après une perquisition de son domicile, l’ancienne ministre des Armées, Marguerite Gnakadé, a été interpellée sur ordre du Procureur de la République Talaka Mawama. Auditionnée puis inculpée pour « atteinte à la sécurité intérieure de l’État, trouble aggravé à l’ordre public et incitation de l’armée à la révolte », elle a été écrouée deux jours plus tard. Cet emprisonnement marque l’aboutissement tragique de trois années de radicalisation contre la gouvernance de Faure Gnassingbé ponctuée de tribunes incendiaires et d’appels à la mobilisation. En amont de cette métamorphose qui l’oblige supposément à concocter un coup d’Etat contre l’actuel Président du Conseil, des motivations bien plus troubles que la seule opposition politique. Selon des sources crédibles, la rébellion de cette fille de militaire, passée par la direction de la Banque togolaise pour le commerce et l’industrie (devenue IB Bank), puiserait sa source dans un mélange explosif de rancœur personnelle et de calculs ethno-régionaux.
La motivation la plus intime, et peut-être la plus puissante selon des proches à elle, est une jalousie corrosive née de son limogeage en septembre 2022. Marguerite Gnakadé a vécu son éviction du ministère des Armées, dont elle était la première femme à la tête, comme un affront personnel inadmissible. Son courroux se serait très vite cristallisé sur une personnalité en particulier : Cina Lawson. La ministre de l’Économie numérique et de la transformation digitale, présente au gouvernement sans discontinuer depuis 2010, incarne à ses yeux l’injustice flagrante du régime. « La voir rester, elle, alors que je suis jetée comme un malpropre, c’était la goutte d’eau », aurait-elle confié. Cette rivalité est devenue une obsession, un prisme déformant sa vision de l’action du président Faure Gnassingbé.
Une rancœur ancrée dans une vieille blessure familiale
Au-delà de l’affront professionnel, une blessure plus ancienne et intime nourrit sa haine du pouvoir. Marguerite Gnakadé a partagé la vie de feu Ernest Gnassingbé, le demi-frère du président, et est la mère de ses enfants. Cependant, elle n’a jamais pu être officiellement dotée et épousée en raison de l’opposition farouche du père, feu le président Gnassingbé Eyadéma. L’anecdote rapporte même qu’elle avait déjà acheté sa robe de mariée avant d’être désillusionnée. Son éviction du gouvernement par Faure Gnassingbé a réveillé cette vieille humiliation. Elle y a vu le prolongement d’une désaffection familiale à son égard, un déni répété de sa légitimité au sein du clan auquel elle est pourtant liée par le sang de ses enfants. Pour elle, la mise à l’écart politique s’apparente à une seconde marginalisation, après celle, conjugale, subie par le passé.
La seconde raison de sa radicalisation est d’ordre ethno-régional. Native de Tchitchao dans la préfecture de la Kozah, Marguerite Gnakadé est Kabyè et appartient, par alliance et par naissance, au cercle des fidélités historiques du Nord, un peu comme l’ex-Général Félix Abalo Katanga, lui-même condamné en 2023 dans le cadre de l’assassinat du Colonel Bitala Madjoulba. Son exil intérieur coïncide alors avec une évolution qu’elle perçoit comme une trahison : la politique de promotion de compétences issues de toutes les régions du pays. Elle souhaite une primauté à des profils proches d’elle, une sorte de népotisme auquel le Président du Conseil n’adhère pas. Des noms comme Victoire Tomégah Dogbé ou Kodjo Sevon-Tepe Adedze reviennent dans ses critiques privées. Elle y voit une dilution de l’influence du Nord, terre historique du régime. Son opposition, teintée d’un régionalisme défensif, est un cri d’alarme contre ce qu’elle interprète comme un abandon de la base kabyè. Pourtant, cette approche présidentielle est plutôt perçue comme une volonté de promouvoir les fils du pays sans distinction, tout en veillant à un équilibre régional nécessaire à la cohésion nationale.
En clair, de son bureau ministériel où elle gérait les armées à sa cellule de prison, le chemin de Marguerite Gnakadé est finalement moins celui d’une conversion démocratique que celui d’une implosion calculée. Son combat contre Faure Gnassingbé, teinté aux couleurs de la lutte politique, sent furieusement la rancœur personnelle et le soufre identitaire. Ironie de l’histoire : c’est peut-être en l’emprisonnant que le régime lui offre la stature d’opposante qu’elle n’a jamais vraiment eue, masquant ainsi les motivations troubles d’une colère qui n’a jamais été que celle d’une héritière évincée.
















